Anaïs Pomeline

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3. Fable apéritive

Chaque décision doit être mûrement récoltée. L’arbitraire se paie à retardement. La passivité te recouvre de son opacité pour t’étouffer de concours avec le temps.

Engoncés dans nos canapés, les pieds surélevés juste ce qu’il faut pour que le sang circule au mieux, que l’effort soit less et la sensation délicieusement dopée, je te regarde. L’un ordonne le dîner, choisi parmi un panel pré-établi, tandis que l’autre acquiesce pour redorer l’infime pression décisionnaire du pouce : je te décore du regard des insignes de capitaine de la commande, mes hommages à tes organes digitaux.
Ne pas minimiser la sentence actant le déroulé de la soirée, fruit de ton équation qui synthétise le contexte et nos envies respectives de l’instant. Si les intermédiaires ordonnant réalisation et livraison collaborent comme nous l’espérons, nous nous régalerons. Sinon, nous pesterons.
Ainsi va la fatalité de la contemporanéité, entre libre-arbitre exacerbé et passivité assistée.
Crois-tu que si nous avions tué, plumé, préparé puis mangé le poulet, notre satisfaction serait amplifiée? Nous serions peut-être éreintés par une telle besogne, moins alertes et aptes à apprécier les doux sucs d’un saké.
Je t’adresse un nouveau regard de remerciement : le choix des options, de l’application, du mode de livraison, j’ai remis le conditionnement de notre dîner entre tes mains, à dessein. Ma confiance aveugle s’assoit toutefois sur des fondements patiemment sculptés. Mon détachement n’est qu’apparent et résulte du sage tissage qui nous a accordés, selon notre propre volonté.

Viens par là que je te vole un baiser. Notre devoir est accompli. Plus qu’à prier le dieu du saké. Nous retournons silencieusement à notre feuilleton télévisé, le divertissement compresseur de temps.

Ainsi soit-il ici-bas: actions infimes aux effets éminents, l’effet papillon rythme nos pas. Du bruissement de l’aile à la force du pouce, ne provoquer l’impulsion qu’après mesures et réflexion.
L’essentiel est de déjouer l’arbitraire despotique, l’invisible omniprésent, l’Omnipotent.

Clinquement de verres : “ – Santé!”

L’air ambiant se chargera de la tambouille et colorera nos choix selon sa loi. Du livreur au cuistot, le saké sera chaud, froid, raté ou bien préparé, renversé, entier, trop épicé ou justement assaisonné… Nous ne pouvons trop anticiper l’appréciation du dîner, la faute au quotidien pré-déterminé.
Un clin d’oeil complice : J’ai posé mon regard sur le paysage d’un ailleurs, panorama d’un essentiel consciemment taillé pour ne pas étouffer sous le voile du décor quotidien déployé. Ma liberté.

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