Anaïs Pomeline

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5. Demain ? (fiction radiophonique)

Fiction radiophonique à cinq voix .
Lisa, Jamal, narrateur, l’enfant, le grand-père

Lisa et Jamal , jeune couple parisien, sont assis au pied d’un arbre du jardin de la place des Vosges.

Il fait bon, le printemps laisse poindre son air vivifiant et chargé, propice à l’engourdissement des sinus.

Dans un soupir, Lisa laisse délicatement glisser sa tête sur l’épaule de Jamal : “A quoi tu penses?

Livre à la main, il lui répond par un sourire complice, les yeux pétillants.

“Laisse moi te lire la fin du Procès, j’adore :
Du tac au tac :
Un rapport avec le test?
Amusé :
Aucun, c’est gratuit, profite!
Le regard tourné vers la cime des tilleuls, Lisa tend une oreille distraite : les images de la matinée passée viennent parasiter son esprit.

Jamal entame le récit :
Comme une lumière qui jaillit (…) un homme se pencha brusquement dehors, en lançant les bras en avant. Qui était-ce ? Un ami ? Une bonne âme ? Quelqu’un qui prenait part à son malheur ? Quelqu’un qui voulait l’aider ? Était-ce un seul ? Étaient- ce tous ? Y avait-il encore un recours ? Existait-il des objections qu’on n’avait pas encore soulevées ?

Une oeillade furtive de connivence des tourtereaux : si le récit n’avait a priori aucun rapport avec le test de grossesse positif de Lisa réalisé quelques heures auparavant, la succession des formes interrogatives du récit de Kafka embrasse complètement leur état d’esprit. La confusion portée à son paroxysme.

Il reprend :
“Certainement. La logique a beau être inébranlable, elle ne résiste pas à un homme qui veut vivre. Où était le juge qu’il n’avait jamais vu ? Où était la haute cour à laquelle il n’était jamais parvenu ? Mais l’un des deux messieurs(…)
D’une voix chevrotante, comme pour souligner l’horreur du propos tout en tentant de dissimuler un rire gêné :
lui enfonça le couteau dans le cœur et l’y retourna par deux fois. Les yeux mourants, K. (…) les vit encore penchés tout près de son visage qui observaient le dénouement joue contre joue.
« Comme un chien ! » dit-il, et c’était comme si la honte dût lui survivre.”
Merci du cadeau!!

Moi je le trouve génial. Un vrai génie, ce Kafka : il a pensé le relativisme avant tout le monde.
T’exagères
Mais non, il a tout compris : tout est arbitraire dans ce bas-monde! On tente tant bien que mal de rigidifier des concepts, de séparer le bien du mal, alors que nos idées elles-mêmes sont orientées et conditionnées par le monde et les autres. Tout est une question de point de vue… comme dirait le scribe Otis
Silence

-Astérix mission Cléopâtre, lui souffle-t-il.
– t’es bête, pouffe-t-elle.

Non mais sérieusement, un juge, c’est une subjectivité. Il n’y a pas de juge dans le Procès de K. et il est quand même tué. C’est l’allégorie du monde.
Tu vas loin…
Non mais finalement , on a beau tenter d’être impartial, je pense qu’on est tous très très égoïstes, même sans le vouloir, et qu’on ne retient que ce qui nous arrange, ce qui nous conforte. Alors un procès avec ou sans juge, …
Je te suis pas…
Ce que je veux dire, c’est que peu importe la décision du juge . Le monde est les choses existent sans nous. On formalise des représentations en fonction de notre vécu qu’on projette ensuite sur les autres et ce qui nous entoure, mais on vit tous dans notre petite bulle, dans notre petite réalité, à chacun, qui nous est propre. On tente parfois de les partager, on peut penser y parvenir, mais tout ça, c’est propre à chacun.
Les ouvriers votent FO , les cadrent sont libéraux et les paysans s’inquiètent pour la planète…
Voilà. Peu importe notre opinion. Le monde et les choses existent sans nous. Notre pouvoir sur eux est illusoire…
Tu veux dire que tu penses qu’il faudrait garder l’enfant?
Jamal rit sous cape…
Pardon bébé, j’y étais pas du tout. Je te jure…
Un soupir
Evidemment. Tu vois, c’est justement là où je trouve que tu peux avoir raison, à propos de subjectivité et de fatalité : c’est toujours pareil!! La préoccupation des femmes… C’est à nous que revient la charge d’y songer et de nous en occuper. Crois-moi, on s’en passerait bien. A t’écouter, ce serait également un coup du sort… qu’on aurait beau se battre encore et encore pour obtenir une certaine égalité des sexes à tous niveaux, ce serait peine perdue. Comme si la nature avait raison de nous et nos ovaires…
Mais non… Tu sais, moi je sais pas du tout où j’en suis, avec cette histoire de test. D’ailleurs, je pense qu’il faudrait en refaire un pour être sûr!
S’exclamant :
Un troisième? … Je ferai une prise de sang pour reconfirmer, mais il faut se préparer à réfléchir…
Crois-moi, je suis autant, si ce n’est plus préoccupé que toi.
Le choix deviendra certainement évident avec le temps… Pour le moment, je me sens comme une girouette. Quand j’étais gamine, et que je me projetais adulte, j’étais fière d’affirmer que je ne voudrais pas d’enfant.
Sacrée revendication!
Oui. J’expliquais à voulais bien m’écouter que la planète était surpeuplée… J’avais un beau livre qui balayait les diasporas, j’adorais. L’auteur avait cru bon d’expliquer aux enfants qu’entre la première et la dernière page du livre, la densité de population aurait encore considérablement augmenté… C’était hyper anxiogène!!
Elle rit, puis reprend :
Je pense que ça me vient de là.
Jamal libère soigneusement une mèche du chouchou de velours qui retient les cheveux de Lisa et lui passe derrière l’oreille, lui volant une caresse au passage.

Attendri :
Je te reconnais bien là… Trop altruiste…
Tu trouves? Je ne sais pas tellement si j’ai changé d’avis.
Ils échangent un regard profond. Pardonnez-moi, mais me voilà forcé de tenter d’interpréter la suite de ce dialogue muet. Lisa semble interroger Jamal du regard, elle fronce les sourcils, la voilà plus espiègle. Lui, semble impassible. Amoureux, et impassible.
De l’action!!
– Aïe!
Pardon, je reprends : Jamal se redresse d’un coup, se frottant la tempe en cherchant l’origine du caillou qu’il vient de recevoir à la tête.
(Rires d’un enfant)
le salaud
Arrête, il joue.
Non mais il aurait pu atteindre mon oeil!
Tout va bien mon amour, calme-toi, c’est un petit caillou de rien du tout.
L’enfant, rieur, s’approche timidement :
Pardon monsieur, je voulais attrapper l’abeille
Allez, ça va garnement.
Jamal lui fait signe de déguerpir.
Ca va influencer ton choix?
Jamal regarde Lisa du coin de l’oeil en guise de réponse.
Je te taquine.
Tu dis vrai, tu sais : j’aimerais tellement me permettre de chasser les abeilles à coups de projectiles douteux, moi aussi… si je m’y mets, on m’enferme. Je te parie qu’il ne faudrait pas plus de deux minutes au gardien du parc pour qu’il appelle les flics ou l’HP.
L’enfance, c’est un espace de liberté. Je pense même que le combat d’une vie, c’est de conserver sa nature, malgré tout : le conditionnement social, les directives politiques, et aussi les évènements de la vie. Ne pas laisser les blocages s’installer, toujours tenter de retrouver notre maison intérieure, notre nature à l’état pur, ce qui rayonne durant l’enfance!
En inspirant profondément, Jamal qui était resté debout à observer l’enfant chasseur d’abeille, s’accroupit auprès de sa douce.
Tu m’inspires, Lisa. Tu penses que c’est possible, ça, de rester le même toute sa vie, de conserver ses idéaux, ses envies, d’être toujours le même à l’état brut?
C’est un combat. Garder son âme d’enfant… pour parler en Disney…
Jamal est songeur.
Petit, je jouais énormément, je me perdais des heures durant à trier des herbes, des bâtons et des pierres. J’étais toujours plein de terre
Il rit désormais franchement
– ma pauvre mère me retrouvait toujours dans un état lamentable!
J’aimerais tellement retrouver ces tunnels temporels dans lesquels je me perdais… Mais c’est le monde aussi qui s’est accéléré. Je ne sais pas si les enfants d’aujourd’hui font de même. Les jeux vidéos, la télé, internet, tu zappes.

Observe notre chasseur d’abeilles : il construit son monde , ça a l’air riche!
Il ressent… Qu’est-ce qu’on est sensible, à cet âge!!
Lisa désigne à Jamal du regard le couple de personnes âgées qui viennent de s’asseoir sur le banc d’en face .
Et à 80 ans, tu penses qu’on est flétri de l’intérieur aussi?
Va leur demander!
Ils rient.
Une chose est sûre, je crois que ce que tu appelles l’âme d’enfant, la nature de notre être, est notre vérité, et qu’elle nous donne toutes les réponses dont nous avons besoin. Ressentir, c’est savoir, en fin de compte. Je sens que je t’aime, par exemple…
Jamal dépose un baiser dans le cou de Lisa, et poursuit :
quand on ne ressent plus rien, dans sa vie, dans son être, pour quoi que ce soit, c’est qu’on est mort. De l’intérieur, je veux dire. On se laisse envahir par tout un tas de futilités pour nous occuper l’esprit mais l’âme, l’essence, on l’a perdue.
Elle a été camouflée, mais on doit pouvoir la retrouver…
AAAAAhhhhhhhh
Ils sont interrompus par un cri.
L’enfant-chasseur d’abeilles pleure. Le couple de personnes âgées – ses grands-parents, vraisemblablement, l’ont réprimandé d’une tape sur la main.
Lisa et Jamal tendent l’oreille :
-”On ne met pas de vernis lorsqu’on est un garçon!! C’est compris?”
Lisa monte au créneau :
Voilà autre chose… C’est quand même incroyable de sembler déborder de sagesse et d’être finalement aussi cons! Ils ne peuvent pas le laisser tranquille? C’est un enfant! Et au contraire, il déjoue le sexisme dans le plus grand des calmes ! Voilà ce dont nous avons besoin! Des enfants combattifs qui voient les choses avec le coeur! Il y a tellement à faire dans ce monde! Tellement d’injustices à contrer, de logiques à faire sauter!!
Calme-toi mon ange.
Non mais c’est vrai! Ses grands-parents vont lui apprendre qu’il devra s’habiller en pingouin plus tard, faire de l’argent et remplir des cases pour satisfaire les autres? et ne surtout pas mettre de couleurs sur ses ongles pour être pris au sérieux par des abrutis qui, au contraire, jouent les guignols en permanence? ca me fatigue tout ça… Je suis fatiguée pour de bon.
Jamal entoure Lisa de son bras, lui permettant ainsi de s’allonger aisément sur lui.
Repose-toi ma Lisa. On choisira d’enfanter ou non avec le coeur. J’ai bien compris où tu te situais : les esprits neufs peuvent tout révolutionner à l’instinct, si le monde leur permet de s’exprimer. Il faut se frayer un espace.

“l’inexpérience comme une qualité de la condition humaine. On est né une fois pour toutes, on ne pourra jamais recommencer une autre vie avec les expériences de la vie précédente. On sort de l’enfance sans savoir ce qu’est la jeunesse, on se marie sans savoir ce que c’est d’être marié, et même quand on entre dans la vieillesse, on ne sait pas où l’on va: les vieux sont des enfants innocents de leur vieillesse. En ce sens, la terre de l’homme est la planète de l’inexpérience.” M. Kundera, L’art du roman.
Jamal s’était permis de partager une lecture, j’ai eu envie d’en faire de même.

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